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« Quand j'entends « urbanisme culturel », je me pose toujours la question « quelle culture ? » »

Architecte-urbaniste et maître de conférences à l’École nationale supérieure d’architecture de Nantes, Pauline Ouvrard animera les prochaines Rencontres Éclairées de Transfert. Le thème : les nouvelles manières de faire la ville et l’urbanisme transitoire, un mot aussi obscur que tendance. Rencontre avec une chercheuse à l’esprit libre et affûté.

Pouvez-vous rapidement définir la notion d’urbanisme transitoire ?
C’est ce moment de latence avant un aménagement pérenne. Parfois on occupe temporairement un lieu vacant pour faire quelque chose qui n’a rien à voir avec le futur projet. D’autre fois, c’est ce que l’on va y faire le temps de l’occupation qui va révéler le devenir du lieu. Pour Transfert, je suis curieuse de savoir ce qu’il va rester.

Cette notion d’urbanisme transitoire est beaucoup convoquée aujourd’hui, mais est-elle récente ?

Cela a toujours existé ! Parfois, ce sont des occupations informelles, comme par exemple les squats d’artistes qui finissent souvent par s’institutionnaliser. On parle d’urbanisme culturel, avec ses avantages et ses inconvénients. Par exemple, à la suite de la chute de Mur en 1989, les artistes ont investi les bâtiments de Berlin-est et ont permis de reconquérir ces friches par l’Art.

Y-a-t-il un revers lié à ce phénomène ?
Toujours ! Cela a créé une attractivité participant à l’augmentation des loyers et à la gentrification de ces quartiers. Les politiques instrumentalisent ce phénomène qui finit par créer un modèle. Aujourd’hui, toutes les grandes villes, parfois en concurrence, veulent ce genre d’espace.

L’enfer est parfois pavé de bonnes intentions ?
L’urbanisme est constitué d’intérêts divergents ! Tout le monde veut « bien faire », mais n’a pas la même conception de la vie en société. Quand à Paris, les habitants du 16e arrondissement se mobilisent contre l’installation d’un camp de réfugiés, c’est un groupe d’intérêt qui défend son pré carré. En face, il y a un groupe d’immigrés sans papiers qui n’a évidemment pas le même poids dans un rapport de force.

Revenons à « l’urbanisme culturel », parle-t-on d’urbanisme de la culture ou pour la culture ?
Quand j’entends «urbanisme culturel », je me pose toujours la question « quelle culture ? » et surtout « pour qui ? ». Parle-t-on d’un vrai projet socio-culturel ou juste du tournant raté de l’éducation populaire, lorsqu’on a loupé l’occasion de créer une vraie éducation politique (dans le sens « vie de la cité », pas partisane) ? On sait par exemple qu’il ne suffit pas d’ouvrir un musée en disant « maintenant les gens peuvent s’instruire s’ils le veulent ». Ça ne marche pas comme cela. Certains groupes sociaux sont plus enclins que d’autres à franchir les portes d’un musée. Cet urbanisme transitoire, est-ce de événementiel ? De la culture ? Du tourisme ?

Et Transfert ?

Pick Up Production fait preuve d’une véritable volonté de développer un laboratoire de recherche, de réflexion et de critique sur l’expérience du projet, mais en même temps, il faut que ça marche et que ça plaise au public. C’est un véritable exercice de funambulisme.

Aujourd’hui, pense-t-on l’urbanisme de la même manière qu’il y a 50 ans ?
Notre rapport au futur est influencé par ce qui se passe au temps présent, par les croyances et doctrines qui traversent la société à ce moment-là. Par exemple, lorsque l’implantation de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes est décidée durant les années 70, nous sommes dans un autre contexte historique, en pleine décentralisation de Paris. On crée alors des métropoles qu’on imagine accueillir des millions d’habitants, il faut donc un aéroport.

À cette époque, on ne dispose pas de tous les outils actuels pour comprendre l’évolution future des territoires ?
Oui, on hérite des « Trente Glorieuses », les décisions sont prises en imaginant que les ressources naturelles sont infinies et que la croissance va continuer. Les crises économiques, puis environnementales, ont fait changer nos prises de conscience. Il y a des nouveaux mots d’ordre dans l’aménagement du territoire, même des modes. On parlait encore récemment de « développement durable », aujourd’hui c’est « la transition écologique ».

La consultation des habitants est-elle aujourd’hui importante dans un projet urbain ?
Avant les années 1990/2000, on ne consultait que des experts. Aujourd’hui, on essaye de faire participer la société civile. Cela bouscule la manière dont on va anticiper ou imaginer une ville et pose aussi beaucoup de questions. D’abord, qui participe ? Pour l’instant, ce sont les gens disponibles durant les réunions, donc des retraités ou des personnes qui ne travaillent pas. Comment inclure toutes les catégories sociales et plus particulièrement les quartiers populaires ? On pourrait imaginer que les gens ne soient pas obligés de se rendre à leur travail et qu’ils soient rémunérés le temps des consultations, exactement comme un juré d’assises. Une autre question, quel est leur « répertoire d’action » ?

C’est-à-dire ?
Le public n’est pas un expert qui peut se substituer entièrement aux professionnels de l’urbanisme, mais il faut définir son poids sur la prise de décision et qu’il soit au moins informé du « répertoire d’action » et des intérêts de chacun. C’est rarement le cas alors que c’est une condition indispensable à l’action collective.

Quelle est la part du « récit » dans l’urbanisme ?
Primordiale ! Le récit peut parfois justifier un projet. Celui de Transfert est un véritable scénario, une mythologie. Aujourd’hui, on invente différentes manière de SE raconter.

Encore une fois, y-a-t-il un revers lié à ce phénomène ?
Oui, l’urbaniste Marcel Roncayolo l’a théorisé : le récit d’une ville peut prendre le pas sur la ville elle-même. Le budget alloué à la communication d’un récit en dit beaucoup sur un projet. On parle parfois de mots-valises comme « vivre ensemble » ou « développement durable » qui donnent l’illusion d’un sens commun alors que personne n’entend la même chose. Le récit peut aussi changer suite à des alternances de camps politiques au pouvoir, on parle alors de d’amnésie volontaire.

Pour le public, quelles sont les clés pour l’interpréter ce récit ?
Il faut toujours se demander : « qui écrit ? », « pour qui ? » et « à quelle fin ? ».

Interview réalisée par Pierre-François Caillaud.

« Les Rencontres Éclairées : Quand l’urbanisme transitoire rebat les cartes de la fabrique de la ville », le 4 février de 15h à 18h30, à l’Auditorium – Rezé, entrée libre (sur inscription).
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Publié le 16 janvier 2020