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« Les festivals sont des villes éphémères reproduisant notre société »

Cette année, Transfert, le Hellfest, Les 3 Élephants, le Dub Camp, Les Escales et 30 autres festivals et lieux culturels des Pays de la Loire (80 en France) l’affirment haut et fort, « Ici, c’est cool » ! Face aux agressions verbales et/ou physiques lors d’événements festifs, toute une profession met les pieds dans le plat avec cette nouvelle campagne dédiée au public, mais pas que. On en parle avec Aymeric Haudebert, chargé de projet pour l’association Oppelia Le Triangle (prévention des conduites addictives), et Yann Bieuzent du Pôle de coopération des acteurs pour les musiques actuelles en Pays de la Loire, coordinateur de la campagne.

Quel a été le point de départ de cette campagne sur les agressions et les comportements inappropriés ? Pourquoi aujourd’hui et pas hier ?
Yann Bieuzent (Le Pôle) : En 2017, le festival suédois Bråvalla a fait face à cinq plaintes pour viol et quinze autres pour agressions sexuelles. Les organisateurs ont alors décidé d’annuler l’édition suivante. Après en avoir discuté avec les festivals des Pays de la Loire, nous avons décidé de sensibiliser le public, mais aussi de former les organisateurs, les salariés, les bénévoles, les associations de prévention et les agents de sécurité sur le cadre légal, les réactions face à ces comportements etc.

L’idée est-elle de prévenir ou de guérir ?
Yann Bieuzent (Le Pôle) : Prévenir ! Certains doivent comprendre que lorsque qu’ils agressent quelqu’un verbalement, sur son genre, sa couleur de peau, son orientation sexuelle ou qu’importe, ils le salissent. C’est ce qu’illustrent les affiches. Et ce n’est pas parce que quelqu’un a renversé un peu de bière sur ton t-shirt que tu peux l’insulter. Si ce travail de prévention avait été mené en amont, ces comportements n’existeraient peut-être pas.

Justement, ces comportement sont-ils nouveaux ?
Yann Bieuzent (Le Pôle) : Les agressions ou le sexisme existent depuis toujours. Le mouvement #MeToo a participé à libérer la parole sur ces sujets. Parallèlement, les réseaux sociaux ont permis à d’autres de dire n’importe quoi sans être punis, cela a libéré une autre parole bien plus toxique, mais aussi des actes de violence verbales ou physiques. Il y a deux ans au festival Les Escales, un spectateur a crié « sale nègre » en désignant un artiste sur scène, cela n’arrivait pas avant ! Là, on recense deux plaintes déposées pour viol après la dernière édition des Eurockéennes de Belfort, un viol supposé aux Hellfest, des multitudes de témoignages sur des attouchements lors de pogos dans beaucoup de festivals… On observe une augmentation de 47% des actes homophobes entre 2017 et 2018. Oui, les choses ont changé !
Aymeric Haudebert (Oppelia) : Après, il faut prendre en considération l’augmentation du nombre de festivals et que ces derniers grandissent et attirent donc de plus en plus de monde…
Yann Bieuzent (Le Pôle) : Le nombre de cons présents est proportionnel à l’augmentation du public, c’est mathématique. Les festivals sont des villes éphémères reproduisant notre société.

Justement, un lieu comme Transfert peut-il constituer un terrain d’expérimentation sur ces problématiques ?
Yann Bieuzent (le Pôle) : Pick Up Production est pro-actif sur ces questions. L’année dernière, un agent de sécurité n’a pas su identifier une situation qu’il a prise pour une engueulade entre potes alors qu’il y a eu un véritable acte de violence. Résultat, l’agresseur s’est fait virer alors qu’il aurait fallu le retenir et appeler la police. Transfert a dû revoir l’ensemble de sa politique de prévention et réaffirmer ses valeurs.
Aymeric Haudebert (Oppelia) : Pick Up Production nous a contactés à la fin de la première saison de Transfert. L’idée est aujourd’hui de co-construire un module de formation pour les salariés en août prochain. Parallèlement, ils constataient des difficultés quant à la consommation de stupéfiants. Tolère-t-on l’usage ? Comment l’accompagne-t-on ? C’est là qu’on intervient, entre autres, avec la « Baraka’teuf », un stand de prévention et de réduction des risques que l’on transporte en milieux festifs. Selon les événements, on y trouve des informations sur les produits psychoactifs, nous fournissons du matériel sain aux usagers (des pailles à usage unique pour éviter la transmission d’hépatites, par exemple), nous sommes aussi à leur écoute.

Sans faire la morale ?
Aymeric Haudebert (Oppelia) :
Surtout pas ! Le but est d’informer sur les risques. Nous considérons que la fête fait partie de la vie, c’est un exutoire, mais attention, on ne banalise pas l’usage ! On promeut le fait de prendre soin de soi, et par extension de prendre soin des autres.
Yann Bieuzent (Le Pôle) : On ne peut pas compartimenter ces problématiques. Parfois, quelqu’un picole trop, aborde lourdement une fille ou un garçon et ça peut se terminer en agression sexuelle. C’est lié ! Les organisateurs d’événements doivent mettre en place une politique globale sur ces sujets. Il ne suffit pas d’installer un stand de prévention au fond du festival et puis basta ! On sait que ça ne marche pas.
Aymeric Haudebert (Oppelia) : Avec Pick Up Production, on a vite compris que nous partagions les mêmes valeurs et qu’il fallait travailler ces questions ensemble et pas chacun de son côté comme c’est souvent le cas.

C’est-à-dire ?
Aymeric Haudebert (Oppelia) : Dans beaucoup de festivals, la prévention n’est pas intégrée à l’événement, encore moins à sa décoration. Les festivaliers pensent qu’on va leur faire la morale comme dans les pubs télé chiantes. Si la prévention est « noyée » dans le festival, son ambiance et ses valeurs, le message passe beaucoup mieux ! Avec Pick Up Production, on réfléchit à d’autres thématiques, comme celle de l’accompagnement du public vers la sortie à l’heure de la fermeture, quand les gens sont alcoolisés et désirent encore faire la fête. Cela permet de travailler la question plus large du « vivre ensemble ».
Yann Bieuzent (Le Pôle) : Transfert opère un vrai travail de fond sur la durée et investit ces enjeux. La clé de la réussite, c’est que la direction porte ses valeurs et pas un salarié isolé dont les efforts disparaissent lorsqu’il quitte son poste.

Est-ce le prochain défi fondamental des festivals et plus largement des « lieux festifs » ?
Aymeric Haudebert (Oppelia) :
Au départ, les festivals défendaient simplement une culture musicale, aujourd’hui ils s’interrogent sur la portée sociale et sociétale de leur événement. C’est justement ce qu’essaie de faire Transfert, notamment avec ses expérimentations sur cinq ans qui leur permettent une certaine souplesse.
Yann Bieuzent (Le Pôle) : Il y a plein de choses à faire. Par exemple, sur le festival Les Mouillotins, nous mettons en place un « cocktail anti-relou » qui a un nom de code. En gros, si une personne le commande au bar, cela signifie qu’elle se sent importunée par quelqu’un. On déclenche alors tout un processus d’intervention avec du personnel du festival et les agents de sécurité.
Aymeric Haudebert (Oppelia) : Le but est d’avoir une palette la plus large possible sur ces problèmes, car je ne crois pas en un modèle que l’on pourrait calquer partout. En revanche, affirmer ses valeurs et ses interdits c’est aussi prendre soin de soi, de son événement et de son public. Les festivals doivent s’approprier ces thèmes et atteindre une certaine autonomie sur ces fondamentaux.
Yann Bieuzent (Le Pôle) : C’est ce qui va faire la différence dans les années à venir entre les gros festivals produits par de grands groupes internationaux (Live Nation etc.) ne proposant que l’entertainement et les événements peut-être plus confidentiels, mais qui auront à cœur de défendre des valeurs.

Entretien réalisé par Pierre-François Caillaud

Publié le 12 juillet 2019