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« L'utopie est une méthodologie exigeante »

Investi dans le festival Hip Opsession depuis dix ans, le Crédit Agricole est un mécène fondateur du projet Transfert aux côtés du promoteur immobilier Cogedim, partenaire de Pick Up Production depuis l’exposition Entrez Libre (plus de 100 000 visiteurs en 2017). Rencontre avec Denis Bocquet, directeur général adjoint du Crédit Agricole Atlantique Vendée et Jérôme Beauvois, directeur général de Cogedim Atlantique.

Vous aviez tous les deux déjà travaillé avec Pick Up Production, comment avez-vous réagi lorsqu’ils vous ont proposé un projet aussi décalé que Transfert ?

Denis Bocquet (Crédit Agricole) : Nous avons hésité après avoir reçu le dossier du projet. Il fallait relire certains paragraphes pour comprendre de quoi il s’agissait (rires), mais notre passif avec Pick Up Production plaidait en la faveur de Transfert. On a trouvé le défi audacieux, il développait des réflexions sur des sujets qui nous parlent comme l’urbanisation, la transition écologique, la sociologie et pas seulement le culturel.
Jérôme Beauvois (Cogedim) : Ce qui m’a convaincu dans le dossier, c’est une citation : « Une ville, c’est un bidonville qui a réussi  ». Le développement économique ou urbain ne se fait pas forcément autour d’une grande table avec des grands plans ! Il n’y a qu’à Nantes que des projets un peu fous alliant culture alternative, art et réflexion aboutissent.
D. Bocquet (Crédit Agricole) : Au vu de la teneur expérimentale de Transfert, il fallait accepter de sauter dans le vide !
J. Beauvois (Cogedim) : Les projets décalés sont souvent ceux qui ont vraiment du sens.

Et comment avez-vous convaincu votre hiérarchie ?

D. Bocquet (Crédit Agricole) : Il y a eu un consensus rapide, mais nous savions que certains partis-pris allaient forcément générer quelques oppositions.
J. Beauvois (Cogedim) : Le projet est loin des codes, et peut paraître sous certains aspects… exotique. La dimension culturelle alliée à une réflexion sur la construction a rapidement interpelé le président fondateur du Groupe ALTAREA COGEDIM, Monsieur Taravella.
La question de l’urbanisme transitoire est un sujet qui est très souvent appréhendé par notre société lorsqu’il s’agit d’investir de grandes friches industrielles. Ces lieux, qui souvent sont historiquement délaissés, interrogent nos équipes sur l’harmonie que nous pouvons développer à travers de grands projets, qu’ils soient tertiaires ou résidentiels ou mixtes.

Vous ne tirez aucun profit du projet de Transfert ? La nature même d’une entreprise n’est-elle pas de tirer un bénéfice, même indirect, de ce qu’elle entreprend ?

Les deux : Non !
D. Bocquet (Crédit Agricole) : Si je vous dis que l’argent ne nous intéresse pas vous allez me traiter de menteur, et si je dis le contraire nous allons passer pour des salauds qui ne pensent qu’au profit ! Le but n’est évidement pas de perdre de l’argent, mais nous sommes une banque coopérative dont les résultats ne servent pas à rémunérer les actionnaires, mais à financer des projets. C’est la finalité de notre travail !
J. Beauvois (Cogedim) : C’est une lubie d’imaginer que l’entreprise peut se développer sans argent. Le but de mon métier est de construire des projets. Pour ça il faut forcément des moyens.

La question était plutôt de savoir ce que Transfert apporte à vos entreprises respectives.

D. Bocquet (Crédit Agricole) : Ses valeurs de mixité sociale et de transition écologique résonnent chez nous, même en interne auprès des salariés. Transfert nous affirme aussi comme un acteur du territoire, à la fois du développement urbain, mais aussi de l’évolution sociétale. Et il nous sort de notre zone de confort.
J. Beauvois (Cogedim) : J’observe aujourd’hui une volonté de revenir à des choses simples qui correspondent à des besoins réels, pas forcément physiques, mais aussi sensibles. Nous étions formatés à la question de l’objet et à la façon dont on le fabrique, c’est-à-dire « Quoi ? Qui ? Comment ? ». Aujourd’hui, on se demande « pourquoi ? ». Le site de Transfert nous pose cette question sur la ville.
D. Bocquet (Crédit Agricole) : Il fait émerger une vraie réflexion sur l’urbanisme de demain. Il n’y a pour nous aucun « retour sur investissement » en termes financier, mais le volet « étude et expérimentation » du projet est une vraie richesse. Nous avons tout intérêt à connaître les évolutions des besoins en termes d’urbanisation.

Transfert travaille la question de l’utopie. Est-ce un terme qui vous parle dans vos activités respectives ?

D. Bocquet (Crédit Agricole) : Ce qui nous intéresse, c’est tenter ! Certains tests sont déjà arrivés à leur limite dès la première saison comme l’horaire de fermeture du site. D’autres aboutissent et quittent le monde de l’utopie pour migrer vers celui de la réalité.
J. Beauvois (Cogedim) :
L’utopie est une méthodologie exigeante, bien plus que ce qu’on peut voir aujourd’hui en termes d’urbanisation. Il s’agit de sortir du champ de la raison pour se diriger vers les émotions pour ensuite revenir à la raison. C’est plus complexe qu’un projet « raisonnable ».

Qu’avez-vous pensé de la construction ultra rapide du site ?

J. Beauvois (Cogedim) : C’était un travail énorme, une véritable « opération commando » ! Même si nous avions confiance et ne voulions surtout pas faire d’ingérence, nous nous sommes posé des questions… S’il n’y avait pas eu un autre mécène, je pense que j’aurais paniqué !
D. Bocquet (Crédit Agricole) : Le risque est inhérent à ce genre de projet.

Et le jour de l’ouverture ?

Les deux : Génial !
D. Bocquet (Crédit Agricole) : Le projet était enfin concret ! Nous ressentions un sentiment de liberté où tout paraissait possible. Au quotidien, tout est beaucoup plus encadré et conforme.
J. Beauvois (Cogedim) : J’ai eu l’impression de ne pas être habillé comme tout le monde (rires), mais il n’y avait aucun jugement. C’est très comique, en tant que mécène, de se retrouver dans cette situation avec autant de gens différents qui trouvent tous leur compte là-dedans. Et en même temps très logique.

En tant que mécènes, quel bilan faites-vous de la première saison de Transfert ?

D. Bocquet (Crédit Agricole) : J’ai vu un succès public ! Il y a forcément eu quelques polémiques, mais rien de majeur. J’attends de voir ce qu’il va se passer en 2019, une fois l’effet de nouveauté estompé. Les volets « culturel » et « animation » sont réussis. En revanche, celui de la réflexion sur l’urbanisme et la transition écologique, je ne le vois pas encore…
J. Beauvois (Cogedim) : … Même si on accepte cela.
D. Bocquet (Crédit Agricole) : Il fallait prioriser les tâches lors cette première année. L’important était que le lieu fonctionne.

Vous évoquiez les polémiques, comment vivez-vous certaines critiques émises contre Transfert ?

D. Bocquet (Crédit Agricole) : Nous n’y sommes pas insensibles, mais lorsque l’on participe à un projet aussi emblématique, on s’attend à se faire tirer dessus et à prendre quelques éclats.

Si le projet immobilier du site est encore à définir, quel sera l’héritage que laissera Transfert ?

D. Bocquet (Crédit Agricole) : Une âme, c’est sûr !
J. Beauvois (Cogedim) : C’est ça qui est grisant ! J’ai la conviction que la ville peut se construire autour d’un projet délirant et que cela va se propager !

Entretien réalisé par Pierre-François Caillaud

Photo : © Grabuge